La ville du futur est une ville désirable

En ces temps de crise sanitaire, synonymes de repli sur soi et de fuite des villes vers plus d’espace et de verdure, notre futur est pourtant bien urbain, de préférence en version dense et compacte. Si cela peut paraître contre-intuitif tant sont nombreux·ses celles et ceux qui rêvent encore d’une maison avec jardin, et peut-être même un labrador, l’évolution est toujours à l’urbanisation. En effet, les épiphénomènes ne reflètent pas la tendance de fond, qui peut bien subir des corrections, sans pour autant changer de direction : en 2050, les Nations Unies prévoient que 70% des humains vivront en ville. Dans cette perspective, pourquoi la ville est-elle souhaitable et comment peut-elle être désirable ?

La ville comme catalyseur de nos sociétés

En France, les démographes ont placé un seuil un peu arbitraire à 2 000 habitant·es pour parler de ville. A 1 999 habitant·es, une commune est donc mathématiquement considérée comme un village. Mais une ville, ce n’est évidemment pas juste un regroupement d’habitant·es au même endroit. Une ville est un carrefour, qui fait converger des personnes variées avec des compétences diverses et qui permet à chacun·e de vivre sans avoir besoin de produire soi-même tous les éléments nécessaires à sa survie, voire son confort : la vie en société nous permet de ne pas avoir à construire nous-mêmes notre maison, à cultiver notre potager ou à coudre nos vêtements. Elle nous offre en revanche la possibilité de choisir notre activité, de sociabiliser avec plus de monde et même de nous divertir. C’est dans la ville, au contact des autres, que les idées se développent et que de nouvelles façons de vivre et d’habiter sont possibles.

Depuis la révolution industrielle et l’automatisation de nombreuses tâches physiques, notamment dans l’agriculture, nous n’avons jamais été aussi nombreux·ses à pouvoir vivre en ville. L’exode rural qui a suivi n’était en effet pas qu’un choix contraint et subi, mais également l’aspiration à une vie différente. Et plus une ville offre d’opportunités, plus elle attire des habitant·es avec des profils variés, qui peuvent chacun·e inventer et trouver leur place. Il est en effet moins stigmatisant de faire partie d’une minorité en vivant dans une grande ville, où l’on a moins de chances d’être réduit·e à sa différence.

En revanche, la ville n’est pas vertueuse par nature et son fonctionnement doit être pensé et réfléchi. En effet, les grandes villes qui ont prospéré dans le passé ont toujours été limitées par leurs ressources. L’exemple de Rome, dont la chute a été précipitée par l’exploitation de son empire et les guerres menées principalement pour sécuriser l’approvisionnement en nourriture d’une capitale oisive d’1 million (!) d’habitant·es, est une mise en garde. Tout comme celui des dynasties Mayas, qui se sont effondrées après avoir brûlé, déforesté et acidifié leurs terres.

La ville comme réponse au changement climatique

Nous sommes aujourd’hui plus de 7 milliards et les prévisions frôlent les 10 milliards en 2050. Dans ces conditions, nous ne pouvons raisonnablement pas tous·tes vivre dans une maison de 200 m² avec un jardin, de la même façon que nous ne pouvons pas tous·tes manger de la viande élevée en plein air tous les jours. Les plus pessimistes d’entre nous arrivent à la conclusion que la population mondiale doit diminuer pour que notre système soit soutenable. A mon sens, cette option n’a jamais été la bonne, comme Malthus qui avançait la même théorie en son temps sans anticiper ni la révolution industrielle, ni la baisse de la natalité quand la population s’enrichit. Nous ne pouvons en effet pas prévoir les progrès de demain, qui permettront de poser complètement différemment nos problématiques et hypothèses actuelles, mais nous pouvons et devons faire mieux dès aujourd'hui. Dans un monde aux ressources finies et limitées, il n’est plus rationnel de gaspiller autant, juste parce que nous n’avons pas conscience de la valeur de ce que nous jetons.

Si les villes exploitent beaucoup de ressources, il n’en reste pas moins que les plus denses sont de loin les plus efficaces du point de vue de la consommation par habitant·e. Elles permettent en effet de mutualiser des infrastructures, des approvisionnements et consomment beaucoup moins de surface foncière. Car si la population humaine augmente, cela ne doit pas se faire au détriment des zones sauvages, qui abritent des écosystèmes nécessaires à l’équilibre de la planète (en tout cas, celui qui nous offre des conditions vivables) et qui garantissent l’autonomie des animaux sauvages. Pour limiter les conflits, ces derniers doivent en effet pouvoir se nourrir sans venir dans les zones habitées par les humain·es. Par ailleurs, il est primordial de limiter les contacts entre certaines espèces, qui peuvent engendrer l’apparition de nouveaux virus potentiellement dévastateurs, comme ces deux dernières années nous l’ont brutalement rappelé.

Les villes denses offrent des options pour réduire individuellement et collectivement notre consommation de ressources et sont donc une réponse indirecte au changement climatique, dont le GIEC vient justement de confirmer que nos activités sont la cause exclusive. Elles doivent cependant évoluer, en imperméabilisant moins les sols, ce qui entraîne des inondations lors d’épisodes de fortes précipitations, en accueillant plus de végétation, pour limiter les îlots de chaleur, en prenant mieux en compte les particularités locales de leur environnement et en favorisant davantage l’économie circulaire et le recyclage. En un mot, les villes doivent être plus résilientes. Et, bien sûr, elles doivent donner envie d’y habiter…

La ville comme un choix

Toutes ces bonnes intentions, même appliquées, ne sont pas suffisantes si vivre en ville est une contrainte : trop de monde, pas assez d’espace, trop cher, trop de pollution, trop de stress… La solution de long terme est de redonner envie, pour qu’habiter une ville dense en appartement soit un choix conscient, positif et actif.

Pour cela, il faut penser la ville à différentes échelles : du quartier du quotidien, que nous ne connaissons que trop bien après les confinements et couvre-feux de ces derniers mois et qui doit pouvoir se parcourir à pied pour faire ses courses et flâner, à la métropole nationale, voire internationale, qui offre des événements culturels, des emplois variés, des opportunités de rencontres et des moyens de transport collectif rapides et efficaces. Et pour que la ville réponde à tous ces besoins, parfois contradictoires, il n’y a pas de solution miracle : il faut chercher le cadre suffisant qui permette aux gens de s’approprier les espaces et d’inventer des usages, sans pour autant les rigidifier. De cette façon, la ville dispose des marges nécessaires pour évoluer et s’adapter aux imprévus.

La ville à petite échelle peut déjà se penser en intégrant des zones où l’on réduit la circulation motorisée, sur le modèle des LTN (Low Traffic Neighbourhoods) ou même des ZTL (Zones à Trafic Limité), souvent plus vastes. Le système le plus abouti peut également prendre la forme des Superilles, ou Superîlots, développées à Barcelone et dont le principe est très simple : transformer le modèle des rues à l’échelle d’un quartier pour rendre de l’espace public aux habitant·es. En d’autres termes, cela signifie imaginer le fonctionnement du Superîlot en définissant les zones de transit et de déambulation, en repensant les sens de circulation des voitures, décourageant le trafic de transit pour préserver les lieux résidentiels, les espaces commerçants, les aires de jeux et la nature. L’objectif est d’ailleurs de développer la porosité entre ces usages pour permettre à tou·tes d’avoir sa place dans l’espace public : hommes, femmes ; enfants, jeunes, actifs et personnes âgées ; valides ou non… En donnant les clés pour recréer une vie de quartier, on développe un sentiment d’appartenance qui entraîne de nombreux comportements positifs : plus de contacts sociaux, moins de dégradations, plus de sécurité. Ce système vertueux repose sur un équilibre délicat, mais qui n’a que des avantages : il est moins coûteux, plus efficace et surtout plus désirable.

Les élu·es ont donc la responsabilité d’insuffler cette dynamique, car toute décision contraire à ces principes ne fait que prendre un retard, déjà coupable, dans l’évolution indispensable de nos villes. Et quelle que soit la façon dont on retourne le problème, cela implique inévitablement de réduire drastiquement la circulation des véhicules motorisés, à savoir les voitures, mais également les scooters et les motos. La ville du futur est donc une ville désirable, où l’on peut habiter, travailler, jouer et se rencontrer, et où l’on ne se déplace plus en voiture par défaut. Et c’est plutôt réjouissant, non ?

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Pourquoi les opérateurs de transport doivent mieux se préparer à la transition énergétique